DON GIOVANNI à BORDEAUX  

W.A. Mozart – DON GIOVANNI

Représentation au Théâtre National de Bordeaux du 05/06/2022

Direction musicale: Marc Minkowski
Mise en scène: Ivan Alexandre
Décors et costumes: Antoine Fontaine
Lumières: Stéphane le Bel
Chorégraphie: Natalie Van Parys
Don Giovanni: Alexandre Duhamel
Leporello: Robert Gleadow
Donna Anna: Iulia Maria Dan
Donna Elvira: Ariana Vendittelli
Don Ottavio: James Ley
Masetto, Commendatore: Alex Rosen
Zerlina: Alix Le Saux
Orchestre Orchestre National Bordeaux Aquitaine
Chœur Chœur de l’Opéra National de Bordeaux
Directeur du Chœur: Salvatore Caputo

Le chef, le maître et le valet : trio gagnant pour un Don Giovanni tout feu tout flamme

Musique : 5*
Scène : 5*

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Pour le metteur en scène Ivan Alexandre,  la trilogie Mozart-Da Ponte constitue une unité organique, évoluant dans un même espace : « quelques praticables de bois, quelques esquisses sur des toiles,  […] pour revenir au théâtre spontané des anciens tréteaux ».  D’un volet à l’autre, les mêmes chanteurs se répartissent les différents rôles et on suit l’itinéraire d’un héros et de ses avatars : le Chérubin des Noces annonce Don Giovanni qui vieilli, ourdit en Don Alfonso le stratagème de Cosi. Présentée au Slottsteater de Drottningholm en 2015 – 2017, puis partiellement ou en triptyque complet à Versailles, Barcelone, Toulouse, cette conception séduit par sa légèreté et sa représentation sobre et aérée du théâtre dans le théâtre, ici renouvelée et vivifiée par une direction d’acteurs dynamique.

Don Giovanni
Don Giovanni, photo: Eric Bouloumié

Dans l’écrin noble et raffiné de l’Opéra de Bordeaux, Don Giovanni trouve son plein épanouissement. Jouée avec allant par un orchestre fruité, impulsée avec fougue par Marc Minkowski, la musique de Mozart s’y déploie avec une grâce, une richesse harmonique et une dynamique séduisantes. Chef et metteur en scène ont choisi la version originale de Prague, chère à Mozart, dont la fraîcheur vivifiante ragaillardit. Sur scène, les rideaux, bleu nuit piqués d’étoiles, l’avant scène en contre bas, les dessous, les tables de maquillage des comédiens dessinent des espaces démultipliés. En surgissent, fougueux, alertes ou désespérés, toujours toniques, les personnages qu’animent la colère, le désir, l’appétit, la vengeance, comme si la rencontre avec le libertin redonnait vie à une humanité qu’il réveillait de son confort, de sa molle torpeur. Don Giovanni agit comme un « énergiseur » et toute la mise en scène, le jeu théâtral, et en parfaite osmose, toute la musique en sont bouleversés, comme propulsés. D’heureuses trouvailles ponctuent cet ensemble dynamisé : le catalogue tatoué sur le corps de Leporello jusqu’à … l’impudeur, quelques ombres chinoises inquiétantes, le réduit comme un lieu souterrain d’abus sexuel, la table du banquet fatal dont la nappe entourée d’ombres funèbres devient linceul, le « lieto fine » enfin convaincant dans sa naïve et édifiante morale largement déployée… Éclairages subtils et costumes sobres et ancrés dans le XVIII° siècle déploient un camaïeu ocre et beige qui ne heurte ni l’œil, ni le cœur, ni l’esprit. L’interprétation séduit tout autant.

Don Giovanni
Don Giovanni, photo: Eric Bouloumié

Alexandre Duhamel, dans la force de l’âge, la plénitude de la voix, l’assurance de son aisance scénique, incarne une sorte d’ogre affamé,  courant les planches, animé d’un esprit de conquête, d’un appétit d’expériences, ludiques ou tragiques, incessamment renouvelées.  La sérénade vaut au public suspendu aux lèvres du séducteur un double moment de grâce : la force virile enveloppante du premier couplet, la délicatesse d’un mezza voce susurré pour le second.

Don Giovanni
Don Giovanni, photo: Eric Bouloumié

La délicatesse très subtile de ce moment, crânement assumé,  côtoie l’éréthisme de l’air du Champagne dont la fiévreuse alacrité contraste avec la provocations lancée à la statue du Commandeur, d’une réelle grandeur. Duhamel trouve en Robert Gleadow, un partenaire idéal : voix souple et ductile, timbre plus clair, le baryton-basse canadien devient le double prosaïque de son maître, plus rustre, plus fruste. Alerte et bondissant,  en mouvement perpétuel, crinière au vent,  il déploie une vis comica constante, contrôlée, sans faute de goût.

Une troupe jeune et homogène

Le reste de la distribution constitue une troupe jeune et homogène. De la jeunesse, elle a les attraits et les imperfections parfois. Nous ne retiendrons que les premiers : l’énergie, l’engagement, le goût du risque, la fraîcheur, l’honnêteté, le sens du collectif, la crédibilité physique. Fière Donna Anna, vrai personnage d’opera seria,  la soprano roumaine Iulia Maria Dan assume avec tendresse et émotion les accents désespérés et tragiques de la victime. Arianna Vendittelli offre son timbre charnu à l’humanité fragile et touchante d’Elvire, restée digne malgré les humiliations récurrentes des situations subies. Alix Le Saux en Zerline présente une image et une voix claires, un peu lisses, mais sensibles. Le jeune ténor Julien Henric constitue en Don Ottavio une belle découverte. La technique est au rendez vous, et une mâle assurance, un jeu vif, une suavité sans alanguissement.   Alex Rosen a la double charge de chanter Masetto et le Commandeur, le jeune marié naïf et tendre et le père noble vengeur : il s’acquitte de ses compositions antithétiques. Avec conviction et une audace pleinement justifiée.

Don Giovanni
Don Giovanni, photo: Eric Bouloumié

La direction musicale de l’ancien maître des lieux Marc Minkowski, est à la fois tonique et légère, dynamique et nerveuse, comme la course d’un athlète vigoureux, puissant et efficace. La fosse surélevée crée pour les musiciens une plus grande proximité avec le chant et une harmonie qui est à la fois équilibre, fusion et relief, nerf, palpitation et rebond, et surtout énergie dramatique. Il obtient d’un orchestre homogène et coloré des climats musicaux magnifiques, comme ceux poignants du récit d’Anna ou de son Non mi dir. Décidément, un de « nos » plus beaux Don Giovanni, le meilleur ?

Jean Jordy
06/06/2022

5 2 votes
Évaluation de l'article
Jean Jordy

REVIEWER

Jean Jordy, professeur de Lettres Classiques, amateur d'opéra et de chant lyrique depuis l'enfance. Critique musical sur plusieurs sites français, il aime Mozart, Debussy, Rameau, Verdi, Britten, Debussy, et tout le spectacle vivant.

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