Ernani grandiose à Palerme : les passions selon Verdi

Combien l’opéra réserve de bonheur quand la musique, la réalisation scénique et l’interprétation associent leur pouvoir d’évocation ! Les contraintes liées à la pandémie peuvent même s’avérer fertiles pour créer les conditions d’une représentation splendide, malgré l’absence de public. C’est le cas pour Ernani, l’opéra de Verdi tel qu’il a été monté à Palerme et diffusé sur le site You Tube de l’Opéra le 26/02/2021, et toujours disponible en rediffusion. Tout a été pensé pour la captation télévisuelle : fluide, dynamique, elle enveloppe les personnages de ses élégantes arabesques, magnifiant le spectacle lyrique. 

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Absent de la programmation du Teatro Massimo de Palerme depuis vingt-deux ans, Ernani, l’opéra en quatre parties de Giuseppe Verdi, sur un livret de Francesco Maria Piave, est revenu le 26 février, en version semi-stagée et en streaming live sur webTv. Il était dirigé par le maestro Omer Meir Wellber avec l’orchestre et le chœur du Teatro Massimo, dirigé par le maestro Ciro Visco. Ludovico Rajata est chargé de la mise en espace de l’opéra.

Ernani: Giorgio Berrugi
Don Carlos: Simone Piazzola
Silva: Michele Pertusi
Giovanna: Irene Savignano
Don Riccardo: Carlo Bosi
Jago: Andrea Pellegrini
Orchestra e Coro del Teatro Massimo

Chef d’orchestre: Omer Meir Wellber
Mise-en-scène: Ludovico Rajata

Musique: *4,5*
Mise-en-scène:  *4,5*

“Tres para una”

Ainsi Victor Hugo sous-titrait-il son drame romantique Hernani sur lequel Piave a élaboré le livret d’Ernani. Elvire, pupille de Don Silva est aimée par le « bandit proscrit » qui donne son titre à l’œuvre, par le futur empereur Charles-Quint, et par son vieux tuteur, Don Silva aristocrate pétri de règles d’honneur rigide. Passion, rivalité, jalousie, vengeance, âpres affrontements, conjuration, rythment une intrigue riche en rebondissements que la musique de Verdi embrase avec fougue. Trois rivaux, trois tessitures, ténor, baryton, basse, dans la plus sûre des traditions, se disputent l’amour de la soprano. On aime dans l’art lyrique cette compétition vocale au service de l’émotion, du lyrisme le plus incandescent. Cet embrasement, l’équipe l’éprouve et le fait éprouver.

On n’attendait pas Eleonora Buratto, grande mozartienne, à pareille fête verdienne. Témoignant d’une belle maîtrise technique, la voix de la soprano italienne apparaît riche en couleurs, chaude, homogène dans tous les registres : ses graves sont atteints sans vulgarité, les vocalises restent élégantes, les allègements bienvenus, le legato demeure constant. Dans les ensembles elle assure la dynamique et s’impose face à ses partenaires, pourtant vaillants.

Le trio masculin offre des prestations pleines d’éclat et d’émotion. Dans le rôle titre, Giorgio Berrugi conjugue fièvre, puissance et lyrisme. Simone Piazzola, voix mâle et agile, a l’autorité que nécessite le personnage d’un Empereur. Le « Oh, de’ verd’anni miei » premier grand air de baryton verdien, exprime avec pudeur une méditation grandiose, soutenue par un violoncelle solidaire. Michele Pertusi, superbe de ligne et de présence, campe un Don Silva grand d’Espagne qu’il sait même parfois rendre émouvant.

Souple dynamique

Jouer ou chanter la partition composée par Verdi, drue, jaillissante, rutilante, exige engagement et musicalité. L’orchestre sous la direction décidée d’Omer Meir Wellber assume les contrastes dans une souple dynamique. Il ose même ralentir, nuancer, varier les tempos pour mieux dramatiser et se charger d’adrénaline. Chaque membre du chœur réparti dans une des multiples loges qui décorent les étages se fond dans un ensemble homogène, investi, qui délivre un « Si redesti il leon di Castiglia » martial et frémissant. Les effets dramaturgiques et esthétiques de cette disposition telle celle d’un chœur antique sont spectaculaires.

Ludovico Rajata a conçu une mise en espace régie par les contraintes sanitaires. Le parterre du théâtre sans fauteuil accueille l’orchestre et les personnages. Revêtus de luxueux costumes Renaissance (Cinquecinto) signés Francesco Zito, les chanteurs évoluent avec la dignité qui convient à leur rang, avec la fougue qui sied à l’épanchement des passions. La distanciation renforce la tension dramatique du quatuor vocal, comme écartelé par la tragédie qui interdit la fusion des corps, la communion des cœurs. Perdure la vision de ce superbe théâtre sublimé par l’éclairage miroitant des loges. Et quand se lève enfin le rideau de scène, un ciel accueille les derniers accords.

Ainsi offerte sur un écran, la représentation sans public réinvente les conditions efficaces d’un spectacle total où le génie de Verdi donne sa pleine mesure.

Bravo et merci au Teatro Massimo de Palerme de nous avoir invités à le partager.
Viva il Massimo !

Jean Jordy


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Jean Jordy

REVIEWER

Jean Jordy, professeur de Lettres Classiques, amateur d'opéra et de chant lyrique depuis l'enfance. Critique musical sur plusieurs sites français, il aime Mozart, Debussy, Rameau, Verdi, Britten, Debussy, et tout le spectacle vivant.

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