La Mort à Venise revisitée revit à l’Opéra du Rhin

L’Opéra national du Rhin vous offre l’accès gratuit aux vidéos des spectacles qui n’ont malheureusement pas pu être donnés en public: La Mort à Venise de Benjamin Britten. Opéra en deux actes. Livret de Myfanwy Piper d’après Thomas Mann. Créé à The Maltings, Snape, le 16 juin 1973.

Entretien avec Toby Spence (Gustav von Aschenbach dans La Mort à Venise)
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Toby Spence (Gustav von Aschenbach), Scott Hendricks (Le Voyageur, le Vieux Dandy, le Vieux Gondolier, le Directeur de l’hôtel, le Barbier de l’hôtel, le Chef des baladins, la Voix de Dionysos), Jake Arditti (La Voix d’Apollon), Peter Kirk (Le Portier), Laurent Deleuil (L’Agent de voyage anglais), Julie Goussot (La fille française, la femme anglaise, la vendeuse de fraises, la vendeuse de dentelle, la baladine), Dragos Ionel (Le père polonais, le père russe, le serveur, un gondolier, le prêtre), Damian Arnold (Un Américain, le souffleur de verre, un gondolier, le baladin), Elsa Roux Chamoux (La mère française, la mère russe, la mendiante), Eugénie Joneau (La mère allemande, la mère danoise, la vendeuse de journaux), Damien Gastl (Le père allemand, le guide), Sébastien Park (Un américain, un gondolier), Violeta Poleksic (La nourrice russe), Le Chœur de l’Opéra national du Rhin sous la direction d’Alessandro Zuppardo. Jacques Lacombe dirige l’Orchestre symphonique de Mulhouse; Jean-Philippe Clarac, Olivier Deloeuil (Mise en scène, scénographie et costumes)

Musique :  *4*
Scénographie :  *4*

Visible en libre sur Opéra National du Rhin ou sur viàVosges.

On connaît le récit de Thomas Mann (1912). On connaît le film de Visconti (1971). Moins l’opéra de Britten Death in Venice (1973). La trame est la même. Un écrivain allemand célèbre, Gustav von Aschenbach, vit une crise existentielle. Son éditeur lui suggère d’aller à Venise retrouver l’inspiration. Sur la plage de l’hôtel du Lido où il échoue par hasard, il est fasciné par la beauté d’un adolescent, Tadzio, qui incarne une image de l’idéal. Alors que la ville bruit de la rumeur d’une épidémie (le choléra), le romancier suit Tadzio, l’épie, s’interdisant de l’aborder et de signaler à Tadzio et à sa famille les inquiétantes informations. Faussement rajeuni par son barbier, il admire dans une ultime contemplation le jeune homme et s’écroule sur la plage, terrassé.

Pour apprécier pleinement l’originalité du dernier opéra de Britten, il faut oublier Visconti, son éphèbe caricatural… et la (splendide) musique envahissante de Mahler. Chez Britten, s’entrelacent les thèmes lyriques de l’Art, de l’Amour, de la Mort, ceux psychanalytiques du désir, de l’interdit, du mensonge, de la sexualité, de « la passion comme désordre et dégradation » (Mann), les réminiscences mythologiques d’Apollon et de Dionysos, le motif de l’eau si important dans toute son œuvre. Ils irriguent une musique subtile, complexe, d’une grande habileté harmonique, mais dont la séduction n’apparaît pas immédiate.

La nouvelle production de l’Opéra du Rhin a le grand mérite de proposer une vision renouvelée et efficace. La modernisation de l’intrigue, l’emploi de la vidéo, l’intelligence du décor permettent d’entrer peu à peu dans un univers onirique et morbide qui respecte le récit originel et la musique de Britten.

De l’introspection initiale torturée et désespérée à l’effondrement final, l’opéra suit l’itinéraire intérieur d’un artiste désormais stérile que la mise en scène assimile à un homme mûr habillé en hippie, malade de plus en plus égaré (interné ? ) en quête de vigueur créatrice. En quête surtout de son enfance et de sa pureté, de son « harmonie », thèmes essentiels chez Britten.

Ainsi Tadzio n’est plus (seulement) l’adolescent qu’ incarne la présence trop physique d’un figurant, mais l’enfant que l’artiste jadis a été. L’œuvre devient ainsi une « recherche du temps perdu » proustienne dont émergent  les apparitions d’un petit garçon, ou de la mère lectrice. On assiste à la dégradation et au dérangement psychique d’un être en perdition, hanté par les hallucinations du désir. Mais comme l’écriture dans le Temps retrouvé, la diffusion de son livre in fine laisse présager la victoire de l’art sur la mort.

La vidéo démultiplie les lieux et laisse apercevoir (non sans ironie parfois) des paysages intérieurs tels un cimetière, des canaux moins vénitiens qu’alsaciens, un tableau de la Sérénissime, des miroitements sur l’eau, un musée d’art. Des cabines s’ouvrent dans le décor et découvrent d’autres espaces avec leurs galeries de personnages (bureau de l’éditeur, quai d’embarquement et ses marins, pont de navire, chambre d’hôtel – ou de maison de soins ? -, ruelles et leurs marchands, leurs miséreux, plage et ses jeux de ballons, ponton, tréteau… La scène des « jeux d’Apollon » habilement mise en scène et le rêve pouvaient se passer de l’apparition   du personnage divin recouvert d’or, cliché complaisant à la cocasserie malvenue.

Écrit pour Peter Pears âgé à la création de 63 ans, le rôle du romancier n’est pas hérissé de difficultés techniques insurmontables, mais il exige une présence scénique et un engagement dramatique sans faille. Maîtrisant le « parlar cantando », capable d’éclats superbes, le ténor  Toby Spence livre une performance de premier ordre tant dans sa dégaine que dans son prestation vocale et l’expression de ses émotions, entre désespoir et désir, égarement et exaltation érotique. Irrésistible en Vieux Dandy proche du baron Charlus (Proust encore),  inquiétant en Gondolier mystérieux, tel un moderne Charon, volubile Directeur d’hôtel, chanteur obscène, Dionysos de cabaret gay, Scott Hendricks fait résonner dans ses multiples rôles une belle voix de baryton, souple, tonique. Son jeu cocasse ou inquiétant donne vie à toutes les figures de diables poussant le héros à la mort. Les figurants et chanteurs, solistes (excellent Laurent Deleuil) et chœurs animent un théâtre mental angoissant. Bravo à chacun et aux instrumentistes et singulièrement aux percussionnistes d’un orchestre conduit avec finesse par Jacques Lacombe, précis et sûr.

Jean Jordy
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Olivier Keegel

Editor-in-Chief

Chief Editor. Does not need much more than Verdi, Bellini and Donizetti. Wishes to resuscitate Tito Schipa and Fritz Wunderlich. Certified unmasker of directors' humbug.

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