Sophie Koch

© Patrice Nin

Sophie Koch

Sophie Koch vient de triompher au Capitole de Toulouse pour sa prise de rôle de Marie dans le Wozzeck d’Alban Berg aux côtés de Stéphane Degout. La mezzo française nous a accordé un entretien pour Opéra Gazet. Sensationnel Octavian du Chevalier à la Rose sur bien des scènes, vibrant Compositeur straussien dans Ariane à Naxos, elle a été Jocaste à Amsterdam en 2018 dans l’Oedipe d’ Enescu, une époustouflante Kundry dans le Parsifal de Toulouse en 2020, et s’apprête à endosser pour la première fois le rôle de Sieglinde à Marseille en janvier 2022. Elle se confie sur l’évolution de sa carrière, ses récentes prises de rôle dont Marie, ses admirations, l’exigence de son art. Merci, Madame, pour cette élégante conversation.

Sophie Koch
Parsifal. Sophie Koch (Kundry). ©Cosimo Mirco Magliocca

« Grand mère d’Octavian » ?

Je souhaiterais que vous évoquiez pour commencer le souvenir de deux grandes dames du chant lyrique qui ont disparu récemment, Christa Ludwig d’abord dont l’exemple a été pour vous décisif et Edita Gruberova ensuite, avec laquelle vous avez chanté Norma en 2011 en concert à Pleyel et à Nice.
« Chaque futur chanteur grandit avec des images, des références, de personnalités auxquelles il peut s’identifier, qui l’impressionnent, servent un peu de guide, sans vouloir copier, qui sont des sources d’inspiration, d’immense respect ; d’admiration. Et je sens moins chez les jeunes chanteurs aujourd’hui cette fascination pour les anciens. Pour les gens de ma génération, ce sentiment était très fort, respect, admiration. On se sentait tout petit devant ces immenses chanteurs. Et Christa Ludwig évidemment en fait partie. D’abord à cause de l’identité vocale dans laquelle je peux me reconnaître. Ensuite, elle a un style que j’admire. Tout ce qu’elle a fait sert de guide pour la vie. »
« Quant à Gruberova, c’était dans Norma. J’y chantais Adalgisa, qui est un rôle que j’ai beaucoup aimé, mais que j’ai hélas peu fait parce qu’on nous met dans des catégories. J’aurais aimé qu’on me le demande plus. Je suis identifiée chanteuse française allemande. Ma voix semble plus faite pour l’allemand que pour l’italien…  La Norma avec Edita Gruberova s’est bien passée. C’est un monstre sacré qui était déjà un peu en 2011 sur la fin de la carrière. Elle était encore capable de choses sublimes et parfois à côté d’autres sons moins… jolis. Mais encore une maîtrise de certaines lignes, de certaines notes qui laissait pantois. »
Vous êtes le meilleur Octavian du Chevalier à la Rose que nous ayons entendu sur une scène. Octavian est-il toujours un de vos rôles fétiches ? Chanter la Maréchale un jour est-il de l’ordre du possible ?
« Octavian est toujours dans mon cœur et j’aime toujours le chanter et je vais encore le chanter dans deux ans avec Christian Thielemann. Ça paraît de la folie ! (rire). »
Pourquoi de la folie ?
« Parce que ce serait la grand-mère d’ Octavian (grand rire) ! J’aurais plus du double de l’âge d’ Octavian. Mais la scène c’est fait pour être vu de loin. Pour la Maréchale, je ne pense pas. Il faut une couleur de voix… »
Christa Ludwig a fait les deux.
« Oui. Et Susan Graham n’a pas osé, bien qu’elle l’ait mis à son calendrier. Pour attaquer le trio, il faut un certain aigu. Un aigu de mezzo, même s’il est très beau, reste un aigu de mezzo. Il n’a pas le côté complètement planant d’un aigu de soprano. On ne peut pas tout avoir, un medium charnu et un aigu planant, à la Margaret Price par exemple. J’ai trop l’idéal du son que je voudrais entendre pour me confronter à ce rôle. J’ai un idéal de soprano straussien : il faut quelque chose qui plane, qui soit céleste. J’aime à dire que la mezzo est plus terrienne que la soprano. »
Sophie Koch
Wozzeck. Sophie Koch (Marie). ©Mirco Magliocca

AMSTERDAM

Un autre rôle de Strauss jalonne votre carrière, celui du Compositeur d’Ariane à Naxos que vous reprenez à la Scala au printemps 2022. Qu’aimez vous dans ce personnage ?
« Le personnage est fascinant. Ces changements d’humeur permanents sont très amusants à jouer. Et la partition est sublime, avec des lignes éthérées, puis à la limite du dramatique. C’est aussi un très beau texte et cet aspect est essentiel pour moi. »
Peut-être le personnage que vous avez chanté le plus est-il Charlotte de Werther. Vous le demande-t-on toujours ? Est-il programmé dans les mois qui viennent ? Quelles affinités avez vous avec Charlotte auquel on vous associe spontanément ?
« Je dois confesser qu’on ne me propose plus trop de Charlotte. On me propose des choses un peu plus… larges. Et Charlotte est une jeune fille. Les directeurs de théâtre vont prendre des femmes plus jeunes que moi et cela ne me choque pas. C’est normal. J’aurais dû la chanter avec Ramon Vargas pendant la pandémie : on était assortis   (grand rire) . Charlotte est derrière moi. Il ne faut pas avoir de regret. Il y a un temps pour tout. Il y a eu le temps de Charlotte, d’ Octavian et maintenant d’autres personnages. Et quel bonheur d’avoir encore ces perspectives nouvelles et que les choses ne s’arrêtent pas là. »
Vous interprétiez à Amsterdam en décembre 2018 le rôle de Jocaste dans Oedipe de Enescu dans une production impressionnante de Alex Ollé et Valentina Carrasco. Les lecteurs néerlandais d’Opéra Gazet auront plaisir à découvrir le souvenir que vous gardez de cette production.
« C’était très fort. La thématique, le sujet mythologique appartiennent à l’ordre de la grandeur. Le metteur en scène doit trouver des images en accord avec cette grandeur. Ce que j’ai aimé est ce mélange de mythologie, notamment au premier acte avec ce tableau qui rappelle des frises sur les vases étrusques. Nous étions tous couleur terre, ocre, terreux comme d’argile rouge. Les attitudes figées, hiératiques participaient de ce climat d’antiquité. Et coexistait un côté plus moderne qu’on pouvait discuter, mais qui était puissant. Et malgré la brièveté du rôle, le personnage restait très fort. »
Sophie Koch
Parsifal. Sophie Koch (Kundry). ©Cosimo Mirco Magliocca

MAUVAIS SOUVENIRS

Identiquement, quels souvenirs gardez vous de La Damnation de Faust à Bastille dans la production si controversée d’Alvis Hermanis, sous la direction de Philippe Jordan ? Des souvenirs mêlés j’imagine ?
« Absolument. En fait, de très mauvais souvenirs pour ce qui est de la mise en scène. Se faire huer un soir de Première sur l’introduction d’ « Amour l’ardente flamme » parce que deux escargots copulent sur l’écran au dessus de vous ! … Stéphane Lissner n’a pas eu le courage alors qu’il désapprouvait et qu’il avait le pouvoir de supprimer. Moi même dans ma tête, j’ai pensé dire « Stop !  Arrêtez tout le monde ! On recommence ». Angela Gheorghiu l’avait fait à Covent Garden pour je ne sais plus quelle raison : elle avait fait arrêter l’orchestre, avait demandé qu’on se calme et recommencé. Et cela m’a visité pendant cette introduction. Et j’ai eu peur que cela me retombe dessus, que le Direction désapprouve mon attitude et que j’en paie le prix fort. Je ne l’ai pas fait et je le regrette presque parce qu’on n’a pas le droit d’abîmer cette musique de Berlioz avec des choses inappropriées. »
La question suivante s’impose après les deux précédentes. Quel regard portez vous sur ce qu’on appelle « la dictature du metteur en scène » ?  Avez vous refusé certaines injonctions du metteur en scène ?
« Je n’ai pas eu à trop la subir cette dictature. Je n’ai pas eu à faire des choses trop laides, à part cette Damnation et une fois en Allemagne un Werther de répertoire. Mais je ne suis pas contre la nouveauté, tant qu’elle fait sens. Si elle est proposée par des gens qui ont travaillé, qui veulent raconter une histoire, qui aiment la musique. Car certains metteurs en scène n’aiment pas la musique. Mais je ne suis plus obligée de faire pour ma carrière des productions que je n’aime pas . J’ai cette chance qui me permet d’être plus sélective. Je n’ai jamais été contrainte de faire des choses vulgaires. J’ai toujours pu négocier, dire : « Ce que tu me proposes me met mal à l’aise. Ne peut-on le faire autrement ? ». Mais j’ai eu de la chance : cela m’est peu arrivé. »
Dans un entretien au Figaro, en 2013 ; vous disiez : « Je suis française. J’en ai assez d’entendre dire que les étrangers défendent mieux notre patrimoine musical que nous. Ce fut peut-être vrai à une certaine époque mais nous avons aujourd’hui des chanteurs rompus à ce répertoire, et ce dernier est de plus en plus présent dans les programmations. ». Les choses ont-elles évolué et en mieux ?
« J’ai cette impression. Robert le Diable par exemple devient un opéra qu’on joue bien plus souvent qu’il y a 20 ans. Oui, le répertoire français s’élargit. On sort plus souvent des Roméo et Juliette, Carmen…  L’Opéra-Comique fait sa part de travail dans cet élargissement en proposant des œuvres comme Fortunio par exemple. Et les maisons étrangères ont souvent programmé du « français » pas très connu, comme La Juive, le Prophète. »
Sophie Koch
Wozzeck. Stéphane Degout (Wozzeck), Sophie Koch (Marie), ©Mirco Magliocca

TOSCA

Vous avez chanté à Marseille cette année même le rôle de la Duchesse Federica dans Luisa Miller C’est un rôle de contralto. Vous avez choisi Toulouse en 2020 pour votre première Kundry que préparait en quelque sorte la Genièvre du Roi Artus en 2015 à Bastille. En 2019 vous chantiez Ariane et Barbe Bleue de Dukas. Aujourd’hui Marie de Wozzeck. A Marseille, ce sera en janvier 2022 Sieglinde dans la Walkyrie. Comment rendre compte de cette évolution, de cette trajectoire ?
« Je comprends cette question. J’ai depuis longtemps fréquenté des rôles de mezzo soprano toujours un peu à cheval entre deux tessitures. J’ai commencé jeune à 28-29 ans avec ces rôles « intermédiaires » qui m’ont toujours accompagnée. Le Compositeur par exemple, il y a peu de vraies mezzos qui le chantent. J’ai fait Vénus en version soprano. Comme les muscles sont de plus en plus endurants, on peut à chacun de ces rôles gagner dans la tessiture aiguë, avoir moins peur aussi, prendre un plus de risque. Mais le rôle de Sieglinde n’est pas extrêmement aigu, il y a beaucoup de médium. Quand j’ai commencé Fricka, on m’a mis en garde. Mais Fricka ; c’est vingt minutes, ce n’est pas Brunhilde. Après Kundry, après Marie, Sieglinde est un rôle assez lyrique, un peu plus dramatique au second acte. Mais il n’y pas de si bécarre, ni de si bémol, elle va jusqu’au la. L’année prochaine, je vais chanter Fidelio, à Nice. »
Est-ce qu’à terme on peut imaginer Tosca ?
« Béatrice Uria Monzon l’a fait après avoir beaucoup chanté Carmen. Tosca, je ne sais pas parce qu’on me place du côté de l’allemand, ce qui me convient, car j’ai des affinités avec cette langue. Mais j’adore Puccini. Tosca serait peut-être le seul rôle envisageable.  Mais en termes de couleur de voix, serait-ce adapté ou pas ? Je ne veux pas faire des choses hors style. Il faudrait peut-être essayer.  Mais je ne regrette pas du tout de me concentrer sur le répertoire allemand, au contraire, c’est une joie! »
Parlons du personnage de Marie dans Wozzeck que vous chantez à Toulouse.  Quelles sont les difficultés et les joies du rôle ? L’intensité émotionnelle ?
« La plus grande joie est scénique. C’est un personnage passionnant, surtout dans ce que propose le metteur en scène Michel Fau. Le rôle s’avère très contrasté, parfois à la limite de la folie. Tantôt elle est très maternelle, une autre fois elle rejette son enfant. A tel moment, elle pique une crise, puis à la fin elle est pieuse. C’est une femme enfant, naïve, puis victime. Bien que les scènes ne soient jamais très développées, c’est un personnage très riche, très dense. Le défi est aussi vocal. L’écriture ne met pas toujours en valeur la voix. Il y a rarement de lignes mélodiques, c’est parfois heurté et le Sprechgesang, entre le parlé et le chanté n’est pas toujours évident pour accrocher la note qu’a souhaitée Berg. Je craignais un peu Wozzeck parce que je suis assez éponge quand je travaille et j’avais peur de me laisser gagner par la noirceur des œuvres. Mais c’est magnifique. »
Sophie Koch
© Patrice Nin

 EMBARQUER DANS L’AVENTURE

Si vous deviez encourager un public jeune ou âgé, réticent à venir voir Wozzeck que lui diriez vous ?
« Je leur dirais de se laisser embarquer dans l’aventure. C’est comme s’ils allaient voir au cinéma un film policier ou film expressionniste. C’est un thriller en fait. On se laisse prendre par l’histoire et par des passages musicaux vraiment sublimes. »
Un maître mot, me semble-t-il, guide votre carrière et votre enseignement : la rigueur ou l’exigence. Est-ce bien ce qui construit l’une et l’autre ?
« Je revendique. Rigueur par rapport au texte. Rigueur par l’hygiène de vie. Savoir ce qu’on ne peut pas chanter. Ne pas faire n’importe quoi. Tout le monde ne peut pas tout chanter. Nul n’est un chanteur universel. Faire au mieux ce que l’on peut faire et laisser aux autres ce qu’ils savent faire. »
Vous avez donné le 21/10/2021 au Capitole un récital de mélodies et de lieder (des pages de Stravinsky, Debussy, le Shéhérazade de Ravel, Berg et Richard Strauss) avec Bertrand Chamayou au piano. Quelle place tient le récital de mélodies et de lieder dans votre carrière ?
« Trop peu de place. J’ai beaucoup de rôles à faire et cela me demande beaucoup de temps. J’aime beaucoup le récital, mais il faut du temps. »
Vous êtes partie prenant avec votre époux Didier Laclau-Barrère de l’Académie internationale de musique française Michel Plasson qui se tient en juillet chaque année dans le Sud de la France. Quel est votre rôle et le sens de cet engagement ?
« Je donne des master classes. Cette année nous étions avec les jeunes de la Chapelle Reine Elisabeth : nous avons préparé et donné L’Enfant et les Sortilèges. Cette semaine de travail est d’une grande richesse. »

Sophie Koch a par ailleurs créé et parraine une association d’aide à l’enfance, le refuge Kol qui est situé au Cambodge pour « permettre à un enfant de vivre sa vie d’enfant ». Cette action humanitaire lui tient à cœur et il convenait de la signaler au lecteur.

Jean Jordy

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Jean Jordy

REVIEWER

Jean Jordy, professeur de Lettres Classiques, amateur d'opéra et de chant lyrique depuis l'enfance. Critique musical sur plusieurs sites français, il aime Mozart, Debussy, Rameau, Verdi, Britten, Debussy, et tout le spectacle vivant.

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Kersten van den Berg
Kersten van den Berg
11 mois il y a

Sophie Koch vertelt hoe iedere toekomstige zanger gefascineerd wordt door grote zangers uit het verleden maar dat zij de indruk heeft dat dit bij de huidige jonge zangers in mindere mate het geval is.
Mutatis mutandis en op een ander echelon verbaast het mij eveneens uitermate in interviews met jonge operaliefhebbers soms te moeten lezen dat zij weinig met zangers hebben.