EDEN

Récitals lyriques : puzzle, patchwork ou un nouvel art de la scène ?

Cartes de visite, anthologies, pots-pourris, morceaux choisis ! Les chanteuses et chanteurs lyriques construisent leurs récitals et/ou leurs enregistrements en élisant des airs – arias d’opéras, mélodies, lieder, extraits de cantates  – juxtaposés  avec un sens plus savant de la gradation d’effets que de la pertinence musicologique. Si certains sont plus inventifs que d’autres, une tendance se fait jour qui cherche à construire une mise en scène sonore très élaborée.


Jadis et naguère, sopranos et ténors, barytons, basses et mezzo proposaient à leurs fans un disque témoignage de leur répertoire. S’enchainaient alors les extraits d’opéras les plus fameux, les airs les plus attendus, assortis de quelques raretés alléchantes. Plus originalement, tel ou tel concentrait son florilège sur un compositeur, assurant à sa carte de visite une cohérence bienvenue. Cette propension perdure et donne vie à des albums récents d’une grande qualité.
En assumant la subjectivité, on citera dans l’excellence et tous parus cette année ceux des soprano Rachel Willis Sorensen et Marina Rebeka, du baryton-basse Günther Groissböck, du ténor lyrique Jonathan Tetelman, celui de Benjamin Berheim, notre nouveau Faust, de Pene Patti, de Julie Fusch et son bien aimé Amadé. … D’autres principes ont guidé et guident encore l’élaboration d’un disque :  autour d’une période de l’art lyrique, Bel canto, Vérisme, Opéras baroques, pour animer en musiques une figure historique, mythologique (Psyché, Cléopâtre, Magiciennes…), pour faire revivre une ancienne gloire lyrique (ainsi d’un hommage à Pauline Viardot par Marina Viotti), ou pour revendiquer une appartenance vocale comme le Baritenor de Michael Spyres.
Une tendance relativement nouvelle mérite une analyse moins superficielle que le catalogue précédent : celle des enregistrements, souvent assortis d’une tournée de récitals, fondés sur un concept esthétique ambitieux. Deux exemples l’illustrent… et divisent les mélomanes. Scénarisés et mis en scène, ces objets musicaux singuliers inventent un art nouveau d’apparier les extraits.
La grande mezzosoprano américaine Joyce DiDonato propose de retrouver le Paradis originel dans son Eden. Déjà In War and Peace en 2017 était animé des plus nobles ambitions. L’intention affichée par la cantatrice ici encore est plus que louable : « Eden est une invitation à revenir à nos racines et à explorer si oui ou non nous nous connectons aussi profondément que possible à l’essence pure de notre être, pour créer un nouvel Eden de l’intérieur et planter des graines d’espoir pour l’avenir. ».
Cet Hymne à la Nature apparait dans les faits bien composite, même s’il s’avère vocalement fascinant. Avec des airs de Marini, Cavalli, Gluck ou Haendel, le baroque exalte une nature chatoyante, qui exalte les sens et la virtuosité. Ouvert à Mahler, Wagner, Copland, Ives, le programme couvre quatre cents ans de musique et interroge notre rapport à l’environnement. Joyce s’engage avec détermination et émotion dans l’interprétation de ces musiques qui par de là les siècles semblent se répondre. Foi naïve dans les pouvoirs de la musique ?  Voix passionnée trouant les ombres de sa lumière réconfortante ? Le résultat, musicalement convaincant, interroge. Mais Joyce reste toujours la grande chanteuse que nous aimons.
Le second exemple totalement abouti à nos yeux est à porter au crédit du couple Stéphane Degout / Raphaël Pichon.
Le chef d’orchestre avait déjà conçu un enregistrement et une tournée intitulés Mozart et l’opéra Libertà élaborant des jeux d’échos entre des pages de Mozart rares, tels des extraits de Lo Sposo deluso ou Thamos, König in Ägypten, voire L’Oca del Cairo. Mais l’unité était d’emblée affichée par le titre. Et on sait combien le baryton français met de soin à élaborer ses récitals de mélodies françaises, genre dans lequel il excelle.
L’album que signent les deux complices et l’ensemble Pygmalion intitulé Mein Traum regroupe des pages de Schubert, Schumann et Weber. Il prend sa source et son titre dans la lettre datée de juillet 1822, écrite par Schubert à son frère, lui racontant un rêve complexe, où il est tour à tour accueilli et rejeté, et où plane l’ombre de la mort. Ecoutant le concert, véritable « Voyage au bout de la nuit », nous notions « la puissance de l’extrait de Lazarus, cantate inachevée de Schubert. Un air douloureux fait résonner le cri de Simon à l’évocation de son néant prévisible (« Pensée et vie éteintes en moi / Rayées de la création divine ! ») porté par un Stéphane Degout d’emblée halluciné et qui saisit au cœur ».  Alternant des pages des trois compositeurs, le récital ou l’enregistrement trace plus que l’itinéraire d’un voyage intérieur, intime et onirique. Il impose une fraternité musicale et à ce titre, devient leçon de musique. Sa construction, l’évolution du parcours, des Thrènes initiaux à la promesse éthérée du Psaume 23 (« Un jour je m’en irai pour toujours reposer / Dans la maison de l’Éternel » ), tout procède d’une vision du romantisme allemand dont nous saisissons l’âme. Loin des patchworks cousus de tissus disparates, se construit un grand opéra tragique, cohérent et bouleversant. Un art d’échos profonds.  

Jean Jordy    

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Jean Jordy

REVIEWER

Jean Jordy, professeur de Lettres Classiques, amateur d'opéra et de chant lyrique depuis l'enfance. Critique musical sur plusieurs sites français, il aime Mozart, Debussy, Rameau, Verdi, Britten, Debussy, et tout le spectacle vivant.

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