Damrau, Testé, Deutsch à Peralada (french)

Récital Damrau, Testé, Deutsch à Peralada : sous le charme d’une femme

Amor y Vida

Festival de Peralada (Catalogne, Espagne), le 29/07/2023

* * *

Amor y vida est le titre de ce récital à trois voix, car dans cet échange,  on ne saurait oublier le grand Helmut Deutsch. Il pourrait s’intituler Entrelacement ou Correspondances tant le passage de la voix féminine à celle de l’époux et partenaire, les relations de complicité avec le pianiste  se révèlent harmonieux. On ressent cependant lors ces 90 minutes de musique, faute d’unité organique, un  sentiment étrange d’inaccompli.

On peut rendre compte de ce récital de deux façons, en suivant deux affetti : soit en insistant sur la bizarrerie d’un programme hétérogène, soit en mettant en valeur tel ou tel moment intense. Et les deux sentiments se mêlent. En une heure et demie les trois artistes font entendre une quinzaine de compositeurs, une vingtaine de pages, cinq langues (français, italien, allemand, russe et anglais) et parcourant deux siècles de musique ils mêlent des chants d’amour (mélodies, lieder, airs et duo d’opéras, de comédies musicales) aux climats et aux rythmes infiniment variés. Que cherche à prouver cette diversité ? Ce ne saurait constituer une carte de visite alors que les trois interprètes sont dans leur pleine maturité artistique. Diana Damrau, faisant appel à son pianiste de prédilection, avec lequel elle a enregistré des lieder de Strauss par exemple, ne voudrait pas nous convaincre qu’elle est à l’aise chez Donizetti aussi bien que dans la mélodie française : chacun le sait. Ce n’est pas davantage le large thème (l’amour et la vie) qui forge l’unité du programme.

Peut-être chacun veut-il présenter les pages dans lesquelles il excelle aujourd’hui et ce choix artistique aurait déterminé celui des pages un peu artificiellement réunies. Si le public n’a pas sans doute à se poser ces questions, le critique le peut et le doit. Et il confesse, un peu ballotté d’un registre à un autre,  que cette interrogation a longuement occupé son esprit. On se permet d’attendre d’artistes d’une telle qualité moins de légèreté, plus d’exigence dans l’élaboration de leur programme. Ils veulent se faire plaisir et le faire partager, dira-t-on. Ils en ont bien le droit, surtout pour une soirée estivale. Mais on peut aussi espérer programme plus tenu : celui de leur concert (annulé) Rois et reines par exemple en 2020 à la Philharmonie de Paris s’avérait plus homogène. Reconnaissons cependant un grand mérite à nos interprètes, une audace dans le choix des pages, un refus de la facilité en n’élisant pas – à quelques exceptions près, par ailleurs techniquement complexes – les pages et les airs les plus connus, propres à flatter le goût du public.

Élégamment vêtue d’une robe noire,  bleue après l’entracte  – lui sera en sobre et seyant smoking noir – Diana Damrau, souriante, superbe, ouvre le récital par une Invitation au voyage de Duparc sensuelle et lumineuse où s’épanche une voix purement rayonnante. Sa diction du poème de Baudelaire ne souffre d’aucun accent et son articulation du français est ici convaincante. Celle de la Chanson triste séduit moins, même si la mélancolie morbide de cette admirable mélodie du même Duparc est assurée avec goût. Les deux lieder de Strauss frémissent finement. L’art de Damrau s’épanouit dans l’air « Al dolce guidami » du final d’Anna Bolena qui produit dans l’assistance sous le charme une intense sensation émotive. Alternant les pages avec sa partenaire, Nicolas Testé impose d’emblée une voix profonde et sonore dans La Vie antérieure qui aurait gagné à une moindre noirceur, à une plus subtile musicalité. Le récitatif et la cavatine extraits de La Reine de Saba de Gounod (« Sous les pieds d’une femme ») expriment avec superbe la passion la plus virile et la soumission à l’être aimé liée à une mâle autorité. Le noir monologue d’Alvise dans La Gioconda de Ponchielli  s’avère totalement dans les cordes vocales et la caractérisation dramatique de la basse française. Il est temps de préciser que l’accompagnement au piano d’Helmut Deutsch, aérien dans Strauss, fait oublier l’absence de l’orchestre dans les airs d’opéras, même dans Ponchielli – tant sont grands sa science des climats dramatiques, l’énergie qu’il déploie dans le déchaînement des passions, la virtuosité, son soutien aux chanteurs. Le duo entre l’oncle et sa filleule dans I Puritani de Bellini permet aux voix enfin unies de la soprano et de son époux d’esquisser une vraie scène de théâtre dont la conclusion, couronnant la première partie, génère un succès sans mélange.

Gabriel Fauré, Trois mélodies, Tristan Raës, piano

En seconde partie, Diana Damrau délivre une « Casta diva » , techniquement aboutie – elle chante la prière de Norma régulièrement en récital – mais qui souffre peut-être d’un manque d’incarnation. Nicolas Testé lui succède dans le monologue de Felipe dans Don Carlos en français, puis dans la déclaration d’amour du Prince Grémine dans l’opéra de Tchaïkovski Eugène Onéguine. Dans l’un et l’autre cas, les sentiments passionnés (désespoir ou amour) trouvent dans la voix de la basse une profondeur et une autorité qui impressionnent. Abordant des mélodies de Lincke, Ross et Loewe, Diana Damrau réjouit, séduit, sourit et danse, allégeant d’une voix fruitée, spirituelle et musicale la fin du récital. Standing ovation pour les trois complices d’une chaude soirée d’été.  L’envolée d’Eliza de My Fair Lady « I could have dancced all night » a dissipé nos quelques réserves.

Accueil, placement, confort, respect strict de l’horaire, du timing du récital confirment l’exigence et la qualité du Festival de Peralada. Il réduit sa voilure  pour raisons techniques – le grand théâtre en plein air, en pleine réfection, ne sera prêt qu’en 2025 au mieux, riche de 1250 places  – Mais il ne réduit en rien la qualité de sa programmation. Le récital de ce soir, malgré nos passagères réticences, le démontre brillamment.

Jean Jordy

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Olivier Keegel

Editor-in-Chief

Chief Editor. Does not need much more than Verdi, Bellini and Donizetti. Wishes to resuscitate Tito Schipa and Fritz Wunderlich. Certified unmasker of directors' humbug.

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