Lettres d’Opéras ou le désir de l’autre. Épisode 1.

Lettres d’Opéras ou le désir de l’autre. Épisode 1.

Écrire une lettre ou la lire en chantant. Bien des compositeurs se sont confrontés à cette situation dramaturgique. On ne s’intéressera ici qu’aux lettres qui sont chantées ou dites sur la scène. On négligera donc celles qui, bien que jouant un rôle dans l’action, ne sont nullement portées par la voix. Pas d’évocation donc de la lettre de Rosine écrite en secret à Lindor et dont Figaro sera le truchement, le go-between. Pas davantage de la missive que Micaela remet à Don José de la part de sa mère… Pourquoi choisir ce motif bien mince pour convoquer quelques œuvres lyriques ? Sans doute en ces temps de mail, courriels, SMS, tweets et émoticônes, par nostalgie surannée de la plume, du stylo, de l’encre et du papier qu’on griffonne ou sur lequel on trace d’élégantes graphies. Plus sûrement pour le plaisir de visiter quelques pages lyriques aux climats si différents, de Mozart à Offenbach, de Verdi à Britten. Et inviter le lecteur à compléter cette sommaire anthologie avec ses souvenirs.
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La musique lyrique épistolaire

La « musique lyrique épistolaire » est au cœur de l’émotion. Elle est le produit d’un élan, d’une nécessité ardente, l’effet d’une énergie, d’une pulsion que le compositeur doit savoir capter et exprimer. Les sentiments qui la provoquent ou qu’elle fait naître peuvent être variés (l’amour souvent, mais aussi le désespoir, l’angoisse, la nostalgie), mais elle est toujours l’expression d’une absence, d’une béance, d’une solitude, d’un désir de l’autre que l’écriture ou la réception de la lettre s’efforcent de combler.

A ce titre, cet acte solitaire, cet aria lyrique, est aussi un duo, tragique nécessairement puisqu’il acte une absence, même s’il sait ici ou là se teinter d’ironie et de légèreté. Et le spectateur, confident passif, en est toujours le destinataire ému, renvoyé à sa propre expérience de la séparation.

Extrait de la Scène de la Lettre de Tatiana (“Puskai pogibnu ya”) de l’Acte I d’Eugène Onéguine de Tchaikovski. Galina Vichnievskaya (Tatiana).

Celles que l’on écrit

Commençons par un sommet, la scène de la lettre dans l’Eugène Onéguine de Tchaikovski. Oubliant toutes les conventions, la jeune Tatiana écrit une déclaration d’amour fiévreuse à un gentilhomme voisin qu’elle vient de rencontrer. Le compositeur fuit toute virtuosité pour l’expression la plus simple et la plus profonde de l’amour le plus absolu.

L’écriture proprement dite s’inscrit dans un mouvement plus large où s’expriment l’âme exaltée de la jeune fille et sa passion. Tout dans la partition, flot continu, fluide et parfaitement construit, dit dans une invention mélodique constante cette pulsion dont la lettre n’est qu’un épisode brûlant.

Rien ne vient arrêter Tatiana qui se jette dans l’aveu d’abord oral, ensuite écrit, librement, sans entrave, faisant fi des conventions (elle tutoie Onéguine !), comme si s’accomplissait une prédestination : « to v vycniem soujdieno sovietié / To volia nieba : ia tvoïa » (Tu m’étais destiné par un décret d’en haut/ C’est Dieu qui l’a voulu, je t’appartiens !). Il faudrait étudier comment le cor, le hautbois, la trompette accompagnent les phases de cette déclaration ardente à la quelle l’aurore frémissant à l’orchestre vient mettre un terme. Une référence musicale ? La Tatiana de Galina Vichnievskaya.

Edith Mathis & Gundula Janowitz. Le Nozze di Figaro. “Canzonetta Sull’aria”.

Le climat est tout autre chez Mozart dans une lettre à deux voix. Dans Le Nozze di Figaro, La Comtesse et Suzanne tendent un piège au Comte, qui désire la soubrette. La « Canzonetta sull’aria » dictée par la maitresse à sa camériste acte le rendez vous qu’Almaviva a demandé à Suzanne. Il aura lieu « Sotto i pini del boschetto » (Sous les pins du bosquet). Les deux voix féminines se répondant ou en écho dessinent une mélodie élégante, un air malicieux, galant et… piquant. En dehors de sa grâce légère, portée par un basson et le haut bois et les violons à l’unisson, c’est sa fonction qui nous intéresse. Une épingle (« una spilla ») va cacheter la missive et ce sceau doit être renvoyé à l’émetteur pour confirmer la réception. Le Comte se piquera le doigt en l’ouvrant, Barberina perdra l’épingle (ce sera le fameux « L’ho perduto » en mode mineur) que Marceline remplacera complétant la chaîne féminine. De femme en femme, le piège tend ses rets où se prendra le séducteur. On aura un mot de compassion pour la Comtesse contrainte d’utiliser sa servante désirée par son époux en rédigeant une lettre de rendez vous à son infidèle mari… Tendre et cruel Mozart. Une référence musicale? Te Kanawa/Freni ou Janovitz/Mathis. 

A suivre Épisode 2, avec Offenbach, Britten et « celles que l’on reçoit ».
Jean Jordy

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Jean Jordy

REVIEWER

Jean Jordy, professeur de Lettres Classiques, amateur d'opéra et de chant lyrique depuis l'enfance. Critique musical sur plusieurs sites français, il aime Mozart, Debussy, Rameau, Verdi, Britten, Debussy, et tout le spectacle vivant.

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