Tristan fois 3

Tristan fois 3

La France lyrique en cet hiver 2023 semble frappée par la Tristanmania. Trois productions de l’Action (Handlung) en trois actes de Wagner offrent, concentrée en quelques semaines, des visions très différentes. L’une, très esthétique, de Peter Sellars et Bill Violla, est la reprise de la production fameuse de l’Opéra de Paris présentée à Bastille en 2005, 2008, 2014, 2018 : elle montre ses limites.  La deuxième, présentée à Nancy, signe la première mise en scène du dramaturge portugais Tiago Rodrigues, nouveau directeur du prestigieux Festival de théâtre d’Avignon : elle divise.  La troisième propose la vision épurée de Nicolas Joël (décédé en 2020) que le Capitole de Toulouse programme pour la troisième fois depuis sa création en 2007, puis 2015 : elle transporte.  Comparer ces diverses approches, présentées ici par ordre d’intérêt, c’est rendre compte de la richesse infinie de l’œuvre maitresse du compositeur allemand.  C’est aussi et surtout rappeler la difficulté de mettre en images et en action le Poème (texte et musique) wagnérien. Nous n’aborderons que l’aspect dramaturgique, en mentionnant les points saillants de chaque distribution.

Le Tristan de Tiago Rodrigues à Nancy

Le décor présente en arc de cercle les rayonnages d’une vaste bibliothèque sur trois niveaux. Elle enserre près de mille pancartes (947 nous dit-on) rangées au cordeau que des animateurs – traducteurs retirent de leur casier à chaque moment de l’action et du dialogue pour traduire en français simplifié le discours chanté. Pas une ligne du poème composé en allemand par Wagner n’est modifiée. Seule sa traduction littérale est refusée, remplacée par ce récit de mots (rarement plus de cinq par panneau), portés par les manipulateurs au demeurant très efficaces. Tout au long des deux premiers actes, les écriteaux jonchent le sol pour construire au III un monticule au pied duquel agonise le héros. Ceux qui reprochent au librettiste ses longueurs, ses emphases, d’infinies répétitions verbales pourraient trouver le procédé habile et inventif. Mais les critiques (qu’on a lus) et les spectateurs (sur les forums) sont très circonspects ou franchement hostiles. Pour l’un, la mise en scène « offre un chemin et une mise en images littéraire propres à attiser la narration critique de ce qui est en train de se jouer. En mettant le spectateur au cœur du spectacle, elle propage et combat à la fois l’emprise et l’entreprise wagnériennes dans une dialectique porteuse d’émotions » (Le Monde). Un autre, irrité, a peu goûté le procédé : « Parce que les commentaires sont d’une platitude sans nom. Parce que le ballet des deux coryphées allant chercher leurs panneaux est littéralement saoulant. Parce que l’intention pédagogique risque de se transformer en mépris du public à qui l’on donne une explication de texte au cas où il n’aurait pas compris » (Le Figaro). L’épisode de la mort de Melot (la pancarte « épée » transperce le traitre) est diversement apprécié. Un tel s’émerveille : « Cette dramaturgie de la pancarte peut pourtant s’avérer fort belle, les mots prenant réellement corps, incarnant ici l’épée ». Tel autre s’esclaffe : « Pas pu m’empêcher un fou rire en voyant ce carton avec écrit « épée » plongé dans le thorax de Melot ». Un dénonce un « roman-photo abscons mâtiné de psychologie de comptoir ». Un dernier apporte son soutien à la vision de Tiago Rodrigues qui confesse sa lecture de Tristan par cette définition : « « un monde d’amour où les héros chantent en allemand, et avec trop de mots ». Beaucoup s’agacent in fine de la permanence des écriteaux désignant les personnages, jamais nommés, par ces périphrases : « La femme triste, l’homme triste, l’homme ambitieux, l’homme puissant, l’ami de l’homme triste, l’ami de la femme triste… ». Ainsi l‘épisode ultime de l’opéra se voit ainsi traduit : « ‘homme puissant et vulnérable est venu approuver cet amour impossible. / Trop tard. / La femme triste ne l’entend pas. / La femme triste n’entend que les chants de la mort. / De l’amour et de la mort. »

La lecture amusée ou irritée laisse malaisément leur place à la concentration, à la contemplation de l’action, à l’immersion dans la musique, diluées. C’est d’autant plus regrettable que l’interprétation musicale est unanimement saluée. D’une distribution audacieuse émergent l’Isolde de Dorothea Röschmann, mozartienne accomplie, un peu à la limite de ses admirables moyens, la Brangane prenante d’Aude Extremo et la basse profonde en König Marke de Jongmin Park, véritable révélation.  Le Tristan de Samuel Sakker semble plus inégal. L’orchestre et son chef Leo Hussain méritent tous les éloges.

Le Tristan de Sellars et Viola à Paris Bastille

Notre souvenir de 2005, intense, reste intact. La grande Waltraud Meier, de noir vêtue, isolée sur l’immense scène nue de l’Opéra Bastille, fragile et forte à la fois, devant les imposantes projections d’images élaborées par Bill Viola, vrai maître du jeu de cette esthétique, par ailleurs minimaliste. Et c’est très beau. Ponctuellement admirable, notamment à l’acte III. Fascinant. Sur la durée, le procédé peut lasser, ici encore délayant l’attention, interdisant l’interaction entre les personnages, reléguant la musique et le chant. L’écran gigantesque et son cérémonial filmé, lent et mystérieux, envoûtant, baigné d’eau lustrale occupent tout l’espace, scénique et mental. Sellars à Paris, Rodrigues à Nancy, semblent éviter Tristan, chacun à sa manière, avec sa propre esthétique et ses moyens (les chutes d’eau inversées de Viola, l’anabase spirituelle de Tristan sont tout de même plus belles et inventives que les panneaux de traduction de Rodrigues). Dans les deux cas, les metteurs en scène refusent – et on peut l’admettre – la légende médiévale, ses codes, ses conventions pour tenter d’universaliser le mythe, de le désancrer, mais aussi de le désincarner. La passion n’est plus le sentiment qui enflamme, dévore les corps et les cœurs, mais un élan vers l’ailleurs indéfinissable, abstrait. Chacun semble fuir la sensualité et le désir que porte la musique. L’abstraction esthétique d’un côté, la fonctionnalité méthodique de l’autre aboutissent à la même interrogation : comment représenter Tristan et Isolde aujourd’hui ?

Le spectacle de Sellars et Viola, illuminé d’images souvent splendides, se passe tout entier sur l’écran et dans la musique. Pour que la magie opère, pour qu’on puisse s’immerger dans cette fantasmagorie, baignée de liquide amniotique, baptismal, cérémoniel, il faut des chanteurs, un chef et un orchestre exceptionnels qui habitent la fable de leur voix, de leur geste musical. On ne s’étonnera pas que d’une série de productions à une autre, d’une soirée à l’autre, d’une distribution à une nouvelle, et selon sa place dans le théâtre, le spectateur soit plus ou moins impliqué et pénétré. Ceux qui ont vu plusieurs fois le spectacle disent leur déception ou vivent une révélation. La nouvelle série de représentations à Bastille est dirigée par le chef maison, Gustavo Dudamel qui ne convainc pas de son appétence pour le théâtre lyrique.  L’Isolde d’une nouvelle venue Mary Elizabeth Williams surprend par une oscillation entre musicalité et acidité face au Tristan de Michael Weinius sans force ni grandeur, lit-on.  La belle Brangäne d’Okka von der Damerau ne suffit pas, malgré le succès public des représentations, à inscrire cette série dans la grande histoire de l’institution parisienne.

Le Tristan de Nicolas Joël à Toulouse

La production de Nicolas Joël est reprise cette saison pour deux raisons majeures. Rendre un nouvel hommage à celui, décédé en 2020, qui a dirigé l’institution toulousaine de 1990 à 2009, en reprenant une de ses mises en scène les plus abouties, noble et épurée. Investir les forces vocales et musicales qu’avait exaltées les représentations de Parsifal début 2020 dans un projet stimulant. Ainsi l’affiche réunit à nouveau le chef Frank Beermann et pour trois prises de rôles très attendues, Sophie Koch en Isolde, Nikolaï Schukoff en Tristan, Matthias Goerne dans le rôle du Roi Marke. C’est pour ce triple défi que le Capitole affiche complet et frémit en cette matinée de Première (26/02/2023) d’une fébrilité aisément perceptible. Venir voir et entendre Tristan relève toujours d’une sorte de cérémonie quasi sacrée que peu d’œuvres lyriques peuvent laisser espérer.

Tristan
Crédit Mirco Magliocca

La reprise de la mise en scène par Emilie Delbée en a encore raffiné et ennobli les lignes. Les personnages s’avèrent à la fois plus sensuels (l’entrelacement des mains entre les deux amants) et plus purs. Le vaste espace du pont du vaisseau et son étrave à l’avant-scène sont vierges de tout décorum. Le lever d’un pâle soleil voilé au I, le ciel percé d’étoiles pour la nuit du II, l’élévation de la pointe pour accueillir l’agonie de Tristan et la figure de proue finale d’Isolde suffisent à animer un univers propre à accueillir l’éternité du mythe. De discrètes paillettes de lumière, des habits aux couleurs contrastées (robe blanche d’apparat, bas et souliers rouges pour Elle, puis robe écarlate ; pour Lui, triste uniforme au I, pantalon et chemise noirs au II), des accessoires réduits à l’essentiel servent une vision à la fois grandiose et élégante. Ici, la dramaturgie n’écrase pas le drame, elle l’élève. Elle ne l’asservit pas, elle le sert. Le chef allemand Frank Beermann déploie les houles et les sortilèges de l’Orchestre du Capitole avec la même passion élégante. Sophie Koch dès son apparition au centre du plateau, impose une Isolde altière, dont la douleur et la colère couvrent la passion souterraine. La voix est immense, et profère un texte avec une totale intelligibilité jusqu’à un Liebestod animé.  Face à elle, le Tristan intègre, ténébreux, puissant de Nikolaï Schukoff, aussi à l’aise dans la passion que dans le désespoir, d’une humanité et d’un lyrisme prenants. Mathias Goerne est égal à lui-même – legato souverain, dignité du personnage – et Anaïk Morel fait une prise de rôle en Brangäne à la hauteur de son grand talent de mezzo. Un bien beau Tristan.

Jean Jordy

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Jean Jordy

REVIEWER

Jean Jordy, professeur de Lettres Classiques, amateur d'opéra et de chant lyrique depuis l'enfance. Critique musical sur plusieurs sites français, il aime Mozart, Debussy, Rameau, Verdi, Britten, Debussy, et tout le spectacle vivant.

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Stéphane Gilbart
Stéphane Gilbart
1 année il y a

J’ai vu ceux de Paris et de Nancy… je viens de revoir à Luxembourg la production d’Ai, confiée au metteur en scène Simon Stone : pour lui, Tristan est le rêve-cauchemar d’une riche bourgeoise qui découvre que son mari la trompe. Acte I dans un appartement bobo-revue de prestige, acte II dans des bureaux open space, acte III… dans le métro de Paris… Heureusement les solistes sont de belle qualité, et Wagner est finalement « le plus fort » !