L’idiot (Идиот), opéra de Mieczyslaw Weinberg basé sur le roman de Fyodor Dostojevsky. Première mondiale à l’ Opéra de Chambre de Moscou en 1991. Création posthume au Nationaltheater de Mannheim, le 9 mai 2013. Représentation à l’Opéra Bolshoi (New Stage) le 14 novembre 2019.

Prince Myshkin: Ilya Selivanov
Rogozhin: Nikolai Kazansky
Nastassya Filippovna: Maria Bayankina
Lebedev: Konstantin Suchkov
General Epanchin: Valery Gilmanov
Epanchina: Evgenia Segenyuk
Aglaya: Yulia Mazurova
Alexandra: Anastasia Lerman
Adelaida: Yulia Smirnova
Ivolgina: Veronika Koltygina

Direction musicale: Michał Klauza
Mise en scène: Evgeny Arye

 

Muziek:
Regie:

On reconnaît les grandes œuvres à leur tension dramatique. Servie par un plateau vocal remarquable et une mise en scène élégamment efficace, la représentation de l’Idiot de Mieczysław Weinberg au Bolshoi est à ce titre incontournable.

Musicalement tout d’abord, l’adaptation pour opéra de l’œuvre de Dostoïevki est très réussie. Comme le souligne le metteur en scène Evgeny Arye, à la trame de l’Idiot correspond davantage l’univers musical tourmenté du XXème siècle que le classicisme romantique du XIXème siècle. Comme son ami et maître Chostakovitch, Weinberg joue ici avec les frontières de la tonalité, créant une musique extrêmement tendue, inquiète, haletante, qui reflète autant la maladie qui hante le héros que la complexité et la noirceur des relations humaines.

L'Idiot
Ekaterina Morozova (Nastassya Filippovna) & Bogdan Volkov (Prince Myshkin) (Photo: Damir Yusupov/ Bolshoi Theatre)

Le chef d’orchestre polonais Michal Klauza guide brillamment l’orchestre des mouvements tissés où les glissements des cordes se mêlent aux ondulations des vents, aux abrupts à coup, saccades et tonnerres du petit mais tonitruant dispositif percussif, gonflé par les cuivres, tubas en tête. La partition n’a rien à envier aux pages les plus noires d’Elektra, et l’on se croirait enfermé dans l’antre du dragon de Siegfried trois heures durant…

Le plateau vocal affronte superbement cette partition aride, extrêmement exigeante vocalement. Déroutant, tant son jeu est crédible, le prince Myshkin du ténor Ilya Selivanov exprime avec beaucoup de nuances les tourments du héros, ballotté par les autres, dont la bonté se retourne contre lui. Son évocation des montagnes suisses (Acte 1, scène 2), au milieu des roulements de l’orchestre, est particulièrement belle. Parfois porté par un chœur masculin, le prince Rogozhin du baryton Nikolai Kazansky est un des rôles les plus difficiles. Rugueux et rocailleux par moments, son dramatique monologue à genoux à la fin du deuxième acte, mélancolique, se pare d’accents religieux.

Dans leur rivalité pour obtenir le titre de princesse, les deux principaux rôles féminins développent des personnalités très différentes, fort bien caractérisées vocalement. Avec sa voix incisive mais suave, la soprano Maria Bayankina fait de Nastassya Filippovna une femme puissante et déterminée. Le personnage d’Aglaya, chanté par la mezzo-soprano Yulia Mazurova, apparaît plus retors, insaisissable: à ses séduisantes vocalises du premier acte succèdent ensuite des airs plus éclatants, frisant la stridence, dans lesquels elle exprime la noirceur de la prétendante. Leur confrontation au deuxième acte constitue une des pages les plus terribles de l’œuvre.

L'Idiot
Bogdan Volkov (Prince Myshki) & Pyotr Migunov (Rogozhi) (Photo: Damir Yusupov/ Bolshoi Theatre)

Économe si ce n’est minimaliste, la mise en scène d’Evgeny Arye donne toute sa place à la musique. Trois abat-jour de tailles différentes, quelques bouquets ou deux banquettes suffisent à planter la profondeur d’un salon, les couleurs d’un mariage ou l’atmosphère d’un train. Des bâches mouchetées de blanc ou de vert évoquent alternativement la neige ou le printemps.

Dans le miroir noir de la scène, que cadrent de grands panneaux réfléchissants, les lugubres grattements des contrebasses et les lignes vocales grinçantes illustrent la violence des relations humaines qui se déchaînent autour du prince Myshkin, qui demande candidement : “pourquoi la vérité fait rire tout le monde ?”

Max Yvetot

(publié le 16 novembre 2019)


Max Yvetot
Max Yvetot

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Curious opera buff. Favourite composers are Wagner, Debussy and Moussorgsky. Increasingly interested in contemporary opera.

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