La forza del destino, opéra en quatre actes de Giuseppe Verdi sur un livret de Francesco Maria Piave, créé le 10 novembre 1862 au théâtre impérial de Saint-Pétersbourg, puis, dans une version révisée, à la Scala de Milan le 27 février 1869. Première de cette production par l’Opéra national de Paris à l’Opéra-Bastille, le 6 juin 2019.
 

Il Marchese di Calatrava: Carlo Cigni
Donna Leonora:  Anja Harteros / Elena Stikhina
Don Carlo di Vargas:  Željko Lučić
Don Alvaro:  Brian Jagde
Preziosilla:  Varduhi Abrahamyan
Padre Guardiano:  Rafal Siwek
Fra Melitone:  Gabriele Viviani

Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris
Direction musicale : Nicola Luisotti
Mise en scène originale de Jean-Claude Auvray, réalisée par Stephen Taylor

Muziek:
Regie:

Difficile de comprendre pourquoi, avec une mise en scène si élégante, des chanteurs très bons et une conduite orchestrale soignée, tant de sièges étaient libres pour la première de la Forza del destino de Verdi à l’Opéra Bastille !

Composé en 1862, à une époque où le grand opéra à la Française reste le modèle pour les compositeurs, y compris à l’étranger, le livret de La forza del destino combine de façon assez classique petite et grande histoires, avec des personnages animés par des élans extrêmement romantiques dans un décor espagnol qui a inspiré plus d’un auteur de théâtre. Don Alvaro tue par mégarde le père de sa bienaimée avec qui il prévoyait de partir; s’en suit une vie de misères au cours de laquelle les amants, séparés, sont pourchassés par le frère de Leonora, d’Andalousie en Italie où l’Espagne est en guerre, sans que le cloître, l’ermitage ou la pénitence ne les protègent de leur implacable destin.

La Forza del destino
Brian Jagde (Don Alvaro), Elena Stikhina (Donna Leonora) (Photo: Julien Benhamou / Opéra national de Paris)

Couleurs psychologiques

La structure narrative cadencée et haletante de l’œuvre donne sa force au drame, avec une entrée en matière in medias res qui place d’emblée le destin au centre des personnages. La mise en scène de Jean-Claude Auvray, extrêmement picturale, colle parfaitement à la trame narrative : sur la scène inclinée, de vastes tableaux se succèdent et rythment le déroulement de l’histoire, comme autant de coups du destin: les appartements aristocratiques des Vargas où Don Alvaro et Leonora préparent leur départ, la taverne enfumée où le frère de Leonora recherche le couple en fuite, ou la caverne au milieu des rochers où se cloître Leonora à la recherche du repentir.

Les décors arborent des couleurs diaphanes: le bleu se confond avec le gris, un voile violet descend sur scène, un porte-drapeau luit dans une lumière orangée et poussiéreuse au fond de la scène qui se pare de reflets cuivrés. Les couleurs créent une atmosphère dans laquelle se reflète les sentiments des personnages, qui ont toujours la prééminence sur scène. La mise en scène parvient à être grandiose avec des moyens limités: les sièges des Vargas au velours rouge réapparaissent dans plusieurs scènes, l’immense statue du Christ qui écrase la silhouette de Leonora à l’entrée du monastère ressurgit plus tard sur le littoral où se joue le dénouement, cette fois-ci allongée.

La fin des scènes est particulièrement soignée, avec des fermetures lentes du rideau sur les silhouettes humaines, impuissantes, emportées par la rapidité des évènements.

Elan romantique

Heureux alignement des astres ou signe d’une compréhension partagée de l’œuvre par le metteur en scène et le chef d’orchestre, celui-ci cherche également à appuyer l’intensité dramatique de l’histoire en insufflant un rythme vif aux musiciens. Les mélodies semblent être en mouvement perpétuel, comme si la musique exprimait la fuite des héros ou le suspense du destin qui les hante. Après quelques hésitations des flûtes au commencement, l’orchestre s’installe au moment de «l’ouverture», très colorée, qui vient clore la première scène. Parmi les nombreux instruments, on remarque surtout la réactivité des cordes qui impriment les variations de rythme, les dialogues subtils de la harpe avec les chanteurs ou les éclats sinistres des cuivres au dénouement.

Avec un souffle redoutable, mais surtout une capacité à exprimer la faiblesse avec beaucoup de puissance, Anja Harteros campe une superbe Leonora. Lyrique, capable d’exprimer une riche palette d’émotions, sa rencontre avec le Père Guardiano est particulièrement belle, l’intensité chaude et la douceur de son chant étant peut-être magnifiés par la voix rocailleuse de Rafal Siwek, lui aussi très expressif.

Dans un registre très différent, le personnage du frère, Don Carlo di Vargas, est aussi remarquablement interprété par Zeljko Lucic. Celui-ci emploie toute son ampleur vocale pour exprimer la colère et la violence démentes du personnage. Très impliqué, ses revirements lorsqu’il se voit confier la lettre cachetée de celui qui pourrait être son ennemi de toujours, mais à qui il a juré de ne pas l’ouvrir bien qu’il brûle de le faire, sont particulièrement saisissants.

On est légèrement moins emballé par la voix enthousiaste mais un brin monolithique de Brian Jagde dans le rôle de l’amant, Don Alvaro. Doté d’une belle puissance vocale, celui-ci s’en sert peut-être un peu trop dans les premières scènes, où ses interventions manquent de nuances. Il est plus convaincant dans les scènes ultérieures, par exemple lorsque, devenu moine, il se débat entre conscience et honneur pour savoir s’il doit affronter Don Carlo di Vargas en duel.

Le personnage de la bohémienne Preziosilla a essentiellement pour fonction de donner une couleur locale au drame. Après ses incantations dans la taverne, l’air dans lequel elle chante les louanges de la guerre en fait à la fois une héritière de La fille du régiment de Donizetti (1840), et une parente de la future Carmen de Bizet (1875). Varduhi Abrahamyan chante le rôle avec entrain et joue avec une belle ardeur, au milieu d’un chœur nombreux.

Par comparaison avec d’autres opéras de Verdi, l’histoire un peu invraisemblable de La Forza del destino, par excès de romantisme, constitue une faiblesse relative, mais la mise en scène de Jean-Claude Auvray, qui épaissit le drame de couleurs psychologiques, la direction vive de Nicola Luisotti et le plateau de chanteurs très bons à l’Opéra de Paris en démontrent avec brio les qualités intrinsèques.

Max Yvetot (publié le 8/6/2019)

La Forza del Destino
Željko Lučić (Don Carlo di Varga) avec ensemble et chœur. (Photo: Julien Benhamou / Opéra national de Paris)
Opera Gazet

Max Yvetot
Max Yvetot

Reviewer

Curious opera buff. Favourite composers are Wagner, Debussy and Moussorgsky. Increasingly interested in contemporary opera.

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