La Caravane du Caire à Tours

L’orient fantasmé par la noblesse française

La Caravane du Caire de André-Ernest-Modeste Grétry. Opéra-ballet en trois actes. 1783. Libretto d’Étienne Morel de Chédeville. Première représentation à Fontainebleau le 30 octobre 1783. Vu : mardi le 26 avri 2022, Opéra de Tours.

Husca & Florestan I Jean-Gabriel Saint Martin ; Tamorin I Enguerrand de Hys ; Zélime I Maya Villanueva ; Almaïde I Chloé Jacob ; Saint Phar I Blaise Rantoanina ; Osman Pacha I Olivier Laquerre ; Esclave française I Lili Aymonino ; Esclave italienne I Tatiana Probst ; Esclave allemande | Mélanie Gardyn ; Osmin I Jean-Marc Bertre ; Furville I Yaxiang Lu ; Danseurs | Emma Brest, Malory Delen clos, Vincent Gerbet, Margritte Gouin, Ludovick Le Floc’h, Laurine Ristroph, Nicolas Rombaut, Dominic Who ; Choeur de l’Opéra de Tours ; Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire/Tours ; Direction musicale I Stéphanie-Marie Degand ; Mise en scène I Marshall Pynkoski

Musique : 5*****
Mise en scène : 5*****

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Si André Ernest Modeste Gretry figure à juste titre dans tout bon livre sur l’opéra français, il fut longtemps un compositeur éclipsé des programmations. Il est notamment connu pour ses opéra-comiques et pour avoir imposé et développé la comédie lyrique à l’Académie Royale de musique alors que celle-ci, en pleine querelle des Gluckistes et des Piccinistes, ne jurait alors que par les tragédies. La Caravane du Caire est l’exemple le plus fameux et représentatif de la comédie lyrique classique française : il emprunte à l’opéra bouffon certains éléments de dramaturgie (intrigues à rebondissements, fluidité et multiplicité des actions, quiproquos amoureux…) et une certaine dose d’humour, et à la tragédie lyrique sa forme avec récitatifs chantés ballets, décors somptueux…  ainsi que sa vocation à une forme de noblesse et d’élévation de l’esprit.

Présentée pour la première fois à 1784 à l’Académie Royale de musique, La Caravane du Caire fut d’emblée un triomphe et garantira pendant des décennies le succès de billetterie. Elle se répandra d’ailleurs en province et demeurera programmée chaque saison à l’Académie Royale (avec quelques années d’interruption pendant la période la plus dure de la Terreur) jusqu’en 1829. Elle fut évincée du répertoire par l’avènement du romantisme. Définitivement… jusqu’au 24 avril 2022, date de sa recréation mondiale par l’opéra de Tours dans la présente production.

La Caravane du Caire
©MariePétry

Il y avait bien eu entre temps deux excellents enregistrements chez Ricercar (dirigés par Marc Minkowski en 1991 et Guy van Waas en 2013), mais jamais de représentation scénique. Et on n’aurait pas pu trouver mieux que Marshall Pynkovski et ses équipes de l’Opéra Atelier basé au Canada pour cette recréation. Ils se sont en effet spécialisés depuis des années dans les résurrections d’opéra classiques et baroques (dont entre autres Richard Cœur de Lion de Gretry) et ils le font avec un talent inégalé.

Cette production ne déroge pas à la règle. Le faste des décors et accessoires était une des marques de fabrique de l’Académie royale au XVIIIème siècle ; elle est conservée pour ces deux représentations. On y retrouve l’Orient fantasmé par la noblesse française avec ses couleurs vives, son magnifique ensoleillement dus aux éclairages d’Hervé Gary qui donnent aux espaces extérieurs de superbes tons chauds et soulignent idéalement la finesse des intérieurs. Cette scénographie est à la fois belle et efficace : on apprécie la rapidité et la fluidité des changements de décors. Les costumes de Camille Assaf, très seyants mettent en valeur chanteurs et danseurs. La direction d’acteur de Marshall Pynkovski bien orchestrée, l’esthétique des placements contribuent à la fois à flatter l’œil et à souligner l’action principale. L’humour du livret, notamment l’autodérision sur la fierté des français, est bien restitué. Les ballets que Gretry et son librettiste ont subtilement intégrés ont une vraie fonction dramaturgique. Dirigés par la chorégraphe Jeanette Lajeunesse Zingg, spécialiste de ce répertoire, brillamment exécutés,  ils participent à l’avancée de l’action et séduisent par leur grâce.

La Caravane du Caire
©Marie Pétry

Dans la fosse, l’orchestre symphonique de la région Val de Loire/Tours sous la baguette de la chef d’orchestre éclectique Stéphanie-Marie Degand entraine avec vivacité dans les rebondissements de l’histoire. Le chœur, précis et coordonné, s’adapte parfaitement à la mise en scène. Il chante en français avec une diction tout à fait pertinente : on retrouve cette qualité chez les solistes. Aucun chanteur ne démérite. On apprécie Jean-Gabriel Saint Martin, sa voix solide et sûre, sans faille. Il brille de bout en bout , jonglant entre ses deux rôles (Husca le marchand d’esclave et Florestan) avec une présence scénique indéniable. Il peut rapidement s’imposer parmi les plus grands barytons français. La voix cristalline de Maya Villanueva d’une grande pureté, rappelant parfois quelques accents de Natalie Dessay, convient tout à fait à Zélime. A ses côtés, le Saint Phar de Blaise Rantoanina et sa belle voix de ténor dessinent un bon jeune premier même s’il est un peu moins éclatant et moins pertinent dans son jeu. Enguerrand de Hys se montre à l’aise dans les importantes pirouettes vocales incombant au rôle de Tamorin et Olivier Laquerre incarne très bien le pacha avec un jeu scénique intéressant, retranscrivant la puissance et la lassitude de son personnage en quête sempiternelle de nouveaux divertissements. Les trois esclaves (Lily Aymonino, Tatiana Probst et Mélanie Gardyn) réussissent leur numéro avec mention spéciale pour Tatiana Probst, très applaudie.

La Caravane du Caire
©MariePétry

On peut émettre quelques bémols : par moments on a pu noter quelques irrégularités dans certains tempi, des imprécisions dans certains solos instrumentaux difficiles ; le prolongement de l’avant-scène autour de la fosse était loin d’être indispensable ; le personnage de Tamorin aurait pu être traité avec plus de subtilité. Mais le résultat d’ensemble balaie ces réserves. Le public ne se sera pas trompé. Il a longuement applaudi et même en rythme après un salut final comportant quelques pas de danses auxquels tous les protagonistes, chef d’orchestre compris se sont prêtés. Cette excellente production sera reprise en juin 2023 à l’Opéra Royal de Versailles avec Hervé Niquet et son Concert spirituel dans la fosse accompagnant une nouvelle distribution.

C’est donc un franc succès pour l’opéra de Tours qui après une Thaïs très remarquée,  montre encore sa capacité à offrir au public des productions de grande qualité. Dirigée depuis la saison dernière, par le chef d’orchestre passionné d’opéra français Laurent Campellone, c’est une maison à suivre de très près à l’avenir et qui pourrait bien se hisser au rang des meilleures de France.

Julien Delhom

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Julien Delhom

REVIEWER

Dental surgeon in Toulouse. An ardent defender of stagings respecting the intention and the writing of the composers and their librettists.

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